www.gg.ca Archives - Archives du www.gg.ca
Gouverneur général du Canada / Governor General of Canada
Imprimer

 


M�dias

 

Éloge funèbre au soldat canadien inconnu

Ottawa (Ontario)
le dimanche 28 mai 2000.

La guerre est aussi vieille que l'histoire. Il y a plus de deux mille ans, Hérodote écrivait : « en temps de paix, les fils enterrent leur père; en temps de guerre, les pères enterrent leurs fils. »

Aujourd'hui, tous ensemble réunis, nous ne faisons qu'un, afin d'ensevelir le fils de quelqu'un. La seule certitude que nous ayons à son sujet, c'est qu'il était jeune. Si la mort est une dette que nous devons tous payer, ce fils l'a payée avant même de l'encourir.

Nous ignorons de qui il était le fils. Nous ignorons son nom. Nous ne savons pas si c'était un MacPherson ou un Chartrand. Il aurait pu s'appeler Kaminski ou Swiftarrow. Nous ne savons pas s'il était père lui-même. Nous ne savons pas si sa mère ou son épouse reçut le télégramme portant ces mots marqués sur un bout de papier anonyme mais avec une clarté électrisante : « Disparu au combat ». Nous ne savons pas s'il avait vraiment commencé à vivre sa propre vie, comme chauffeur de camion, scientifique, mineur, enseignant, fermier ou étudiant. Nous ne savons pas d'où il était.

    Était-il des Prairies dont les courbes vallonnées et sinueuses nous rappellent une certaine forme d'éternité.

    Était-il quelqu'un qui aimait nos lacs et qui les sillonnait de son canot.

    Était-il quelqu'un qui contemplait les baleines à l'embouchure du Saguenay.

    Était-il quelqu'un à faire des randonnées dans les Rocheuses ou de la voile sur l'Atlantique ou dans les îles de la région du Golfe.

    Avait-il des yeux bruns.

    Savait-il ce que c'est que d'aimer et d'être aimé en retour.

    Était-ce un père qui n'avait pas encore vu son enfant.

    Aimait-il le hockey? Était-il défenseur.

    Jouait-il au football? Pouvait-il marquer des points.

    Aimait-il réparer des voitures? Rêvait-il de posséder une Buick.

    Lisait-il de la poésie.

    Était-il bagarreur.

    Avait-il des taches de rousseur.

    Croyait-il que personne ne le comprenait.

    Désirait-il simplement sortir et s'amuser avec les copains.

Nous ne le saurons jamais. Nous ne le connaîtrons jamais.

Mais nous venons aujourd'hui lui rendre honneur comme à quelqu'un qui aurait pu être tout cela et qui maintenant n'est plus. Nous qui sommes restés nous nous demandons toutes sortes de questions auxquelles lui seul pourrait répondre. Et par le geste que nous posons aujourd'hui, nous admettons de façon terriblement irrévocable que nous ne connaîtrons jamais ces réponses.

Nous ne pouvons pas le connaître. Et quelque hommage que nous lui rendions ne pourra jamais lui rendre le futur qui lui fut enlevé quand il fut tué. Toute vie qu'il aurait pu mener, tout choix qu'il aurait pu faire, tout fut pour rien. Il est mort. Nous honorons une chose si difficile à accepter - que quelqu'un meure en faisant son devoir. La fin de tout un futur, la mort de ses rêves.

Nous sommes pourtant redevables à ceux qui étaient disposés à se sacrifier et qui ont donné leur jeunesse et leur futur pour que nous puissions vivre en paix. Leur vie fut la rançon qu'ils payèrent pour que nous, nous vivions.

Nous avons un grand nombre de témoins au Canada pour nous décrire l'innommable horreur et l'effroyable tourmente que la guerre apporte. Ce que fut la Première Guerre mondiale a été décrit dans notre poésie, nos romans et nos tableaux. Certains de nos plus grands artistes sortirent de ce conflit capables de créer de la beauté à partir de l'enfer qu'ils avaient vu. F.H. Varley, membre éminent du Groupe des Sept, était l'un de ces artistes. Écrivant en 1918, il dit .

« Vous au Canada... ne pouvez aucunement réaliser ce qu'est la guerre. Il faut la voir et la vivre. Vous devez voir les déserts stériles qu'elle a faits d'un pays auparavant fertile...voir les tombes renversées, voir les morts dans les champs, mutilés de façon grotesque -- sans tête, sans jambe, sans estomac, un corps parfait et un visage passif et un crâne brisé, vide -- voir vos propres compatriotes, non identifiés, lancés dans une charrette, à peine recouverts de leurs manteaux, des garçons creusant une tombe dans un terrain de boue jaunâtre et visqueuse et de flaques d'eau verdâtre sous un ciel en larmes. Vous devez avoir entendu les obus stridents et voir tomber leurs éclats autour de vous, sifflant près de vous- vous devez en avoir vu les résultats, avoir vu des dizaines et des dizaines de chevaux, déchiquetés, gisant à découvert -- dans la rue, et des soldats qui marchent à travers ces scènes ne voyant plus rien de tout cela. Jusqu'à ce que vous ayez vécu cela...vous ne pouvez savoir. »

C'est une chose terrifiante pour nous, êtres humains, de penser que nous pouvons mourir sans que personne ne le sache et ne puisse inscrire sur une pierre tombale d'où nous venions, quand nous sommes nés et quand précisément nous sommes morts. En rendant hommage aujourd'hui à ce soldat inconnu, par cette cérémonie funéraire et cet enterrement, nous acceptons de vivre avec le fait même de l'anonymat et disons que parce que nous ne le connaissons pas et ne savons pas ce qu'il aurait pu devenir, il est devenu plus qu'une dépouille, plus qu'une seule tombe. Il s'est transformé en idéal, en symbole de tout sacrifice. Il est tous les soldats de toutes nos guerres.

Nos vétérans, qui sont avec nous aujourd'hui, savent ce que c'est que d'avoir été au combat et d'avoir vu leurs amis fauchés dans leur jeunesse. Voilà pourquoi le souvenir est si nécessaire et cependant si pénible. Il est nécessaire parce que nous ne devons pas oublier, et il est pénible parce que l'on n'oublie jamais la douleur.

Et le sentiment de la perte, ce que la famille de ce soldat a dû ressentir, est exprimé par Jacques Brault, le poète québécois qui perdit son frère en Sicile au cours de la Deuxième Guerre et qui écrivit le poème Suite fraternelle .

    Je me souviens de toi Gilles mon frère oublié dans la terre de Sicile ...
    Maintenant je sais que tu es mort avec une petite bête froide dans la gorge avec une sale peur aux tripes j'entends toujours tes vingt ans qui plient dans les herbes crissantes de juillet...
    Je n'ai qu'un nom à la bouche et c'est ton nom Gilles
    Tu n'es pas mort en vain Gilles et tu persistes en nos saisons remueuses
    Et nous aussi nous persistons comme le rire des vagues au fond de chaque anse pleureuse...
    Il fait lumière dans ta mort Gilles il fait lumière dans ma fraternelle souvenance...
    L'herbe pousse sur ta tombe Gilles et le sable remue
    Et la mer n'est pas loin qui répond au ressac de ta mort
    Tu vis en nous et plus sûrement qu'en toi seul
    Là où tu es nous serons tu nous ouvres le chemin.

Quand on entend un nom comme Sicile, c'est un écho de tous les pays lointains où sont morts nos jeunes gens. Quand on parle de la Normandie, de Vimy, de Hong Kong, nous savons que notre engagement fatal en terres étrangères, paradoxalement, a fait notre pays et l'avenir de notre société. Ces jeunes gens et soldats ont racheté l'avenir pour nous. Et pour ça, ils se sont mérité notre gratitude éternelle.

Quels que soient les rêves que nous ayons, ils étaient partagés dans une certaine mesure par cet homme dont nous ignorons seulement le nom mais que tous les Canadiens reconnaissent, dans leur coeur, par toutes les vertus que nous respectons- le dévouement, l'honneur, le courage et l'engagement.

Nous pouvons maintenant comprendre ce qui a été écrit en 1916 par le major Talbot Papineau, petit-fils de Louis-Joseph Papineau, qui fut tué deux ans plus tard : « Leur sacrifice sera-t-il en vain ou ne cimentera-t-il pas les fondations d'une vraie nation canadienne, une nation canadienne indépendante de pensée, indépendante d'action, indépendante même dans son organisation politique - mais unie en esprit, partageant les mêmes buts humanitaires et de hautes visées internationales ».

Au vingtième siècle, ce n'est pas dans un but d'unité nationale que les Canadiens ont combattu dans des guerres, cependant le pays qui en est ressorti avait été façonné dans la forge du sacrifice. Nous ne l'oublierons pas.

Ce soldat inconnu n'a pas été capable de vivre les longues années qui auraient dû être siennes pour continuer à contribuer à son pays. Mais en se donnant entièrement à son devoir, à son engagement, à son amour et à son honneur, il est devenu une partie de nous pour toujours. Et nous, nous sommes aussi une partie de lui.

Mise à jour : 2000-05-28
Avis importants
haut de la page
haut de la page